Un mercredi, tard dans la nuit, Rabbi Israël Baal Chem Tov annonça à l’un de ses jeunes disciples que, le lendemain matin, ils partiraient pour la ville de Leipzig, où ils passeraient le Chabbat.
Le disciple était aux anges. Il était flatté d’avoir été choisi par son maître et certain d’apprendre beaucoup de choses importantes au cours du voyage. Ce serait aussi l’occasion de rendre visite à ses parents, qui vivaient à Leipzig.
Ils se mirent en route tôt le jeudi matin. Le trajet durait dix heures ; ils avaient donc largement le temps d’arriver avant le soir. Mais, au moment de monter dans la voiture, le Baal Chem Tov se tourna vers le jeune homme et lui dit d’un air mystérieux : « Ne compte pas voir tes parents, nous n’en aurons pas le temps. »
Le Baal Chem Tov se tourna vers son cocher, Alexi, et lui dit qu’une fois sortis de la ville, il pourrait lâcher les rênes et dormir.
Pendant tout le voyage, le Baal Chem Tov ne cessa de murmurer des paroles de Torah. La voiture avançait rapidement et ils semblaient progresser à bonne allure ; pourtant, chose étrange, après une quinzaine d’heures de route, alors que la nuit tombait, ils n’étaient toujours pas arrivés à destination.
Ils attachèrent la voiture à un arbre, au bord de la route déserte. Notre jeune disciple s’endormit presque aussitôt. Lorsqu’il se réveilla le lendemain matin, la voiture roulait déjà, mais il était certain que le Baal Chem Tov n’avait pas dormi de toute la nuit.
Au bout de plusieurs heures, il semblait évident qu’ils n’arrivaient nulle part et qu’ils devraient probablement aussi passer Chabbat dans la voiture. Soudain, une maison apparut au loin. En s’approchant, le jeune homme fut ravi d’apercevoir une mézouza à la porte. Ils auraient au moins un endroit où loger.
La voiture s’arrêta devant la maison. Une vieille femme, rayonnante de joie, apparut, appela son mari et accueillit le Baal Chem Tov avec des bénédictions.
Son mari apparut derrière elle : un vieil homme au visage lumineux qui courut vers le Baal Chem Tov et le serra chaleureusement dans ses bras avant de l’accompagner dans la maison.
« Attends dans la voiture, je reviens bientôt », dit le Baal Chem Tov à son élève juste avant de refermer la porte derrière lui.
Un quart d’heure plus tard, il revint et ils reprirent la route.
« Je pensais que nous resterions ici pour Chabbat », dit le jeune homme, inquiet. Mais le Baal Chem Tov se contenta de dire au cocher de lâcher les rênes dès que la maisonnette aurait disparu de leur vue. Peu après, les chevaux quittèrent la route, traversèrent un champ, puis entrèrent dans une forêt et s’arrêtèrent. Le Baal Chem Tov descendit, prit une coupe d’argent dans son sac et fit signe à son élève déconcerté de le suivre. Après quelques minutes, il s’arrêta soudain et dit : « Écoute ! De l’eau ! »
En effet, ils entendirent le murmure d’un ruisseau au milieu d’un fourré. Ils écartèrent la végétation. Le Baal Chem Tov plongea sa coupe dans l’eau, se redressa de toute sa hauteur et récita la bénédiction sur l’eau : Béni sois-Tu, Éternel notre D.ieu, Roi de l’univers, par la parole de qui tout est venu à l’existence. Mais quelle bénédiction ! La forêt tout entière semblait résonner de chaque mot prononcé par le tsadik. Le ‘hassid n’avait vraiment jamais rien vu ni entendu de pareil de toute sa vie.
Le Baal Chem Tov finit de boire, récita la « bénédiction finale » avec la même intensité et la même application, puis fit signe à son élève de regagner la voiture.
Le jour commençait à décliner. Un vent frais soufflait sur les herbes et le jeune ‘hassid se demandait où et comment ils passeraient Chabbat.
Il était perdu dans ses pensées lorsqu’il entendit soudain le Baal Chem Tov dire au cocher : « Ici, prends cette rue ! »
Il leva les yeux et constata qu’ils étaient… à Leipzig ! En fait, il leur suffisait de continuer tout droit pour arriver dans le quartier juif. Ils pourraient loger chez ses parents ! Quel miracle !
Mais le Baal Chem Tov avait d’autres projets. « Ici, Alexi, tourne à droite ! »
« Non, NON ! Pas ici ! » s’écria l’élève. La rue dans laquelle son maître avait demandé au cocher de s’engager était la tristement célèbre Shillergass, bordée de tavernes, près de l’université. Aucun Juif n’osait s’y montrer. « Si nous tournons ici, c’en est fini de nous ! »
Mais le Baal Chem Tov n’y prêta aucune attention. Ils tournèrent et, quelques instants plus tard, il demanda au cocher de s’arrêter. « C’est ici que nous allons loger. Mais dépêchons-nous ! C’est presque Chabbat. »
Ils prirent leurs sacs et descendirent devant une porte au-dessus de laquelle une grande enseigne indiquait « Tailleur ». Le Baal Chem Tov frappa bruyamment. Un petite fente de guet s’ouvrit. Ils entendirent de nombreuses serrures se déverrouiller rapidement et, en un instant, la porte s’ouvrit sur un Juif âgé, vêtu pour Chabbat, derrière lequel se tenaient plusieurs jeunes hommes dans une pièce vivement éclairée.
« Entrez ! chuchota-t-il, effrayé. Qui êtes-vous ? Êtes-vous fous ? Entrez vite ! »
Ils entrèrent. Le vieil homme referma la porte et dit tout en la verrouillant : « Vous avez de la chance que personne n’ait été dans la rue. Ces gens sont des bêtes – de vraies bêtes. Ils étudient dans leurs universités, mais ce ne sont que des bêtes assoiffées de sang. La vue d’un Juif les transforme aussitôt en assassins – surtout lorsqu’ils ont de la bière ou de la vodka dans le sang. Ils me tolèrent ici parce qu’ils ont besoin d’un tailleur, sinon, ils me tueraient en un instant. Qui êtes-vous ? Que faites-vous ici ? »
Le Baal Chem Tov promit de s’expliquer, mais, comme il était très tard, il voulait commencer à diriger la prière de l’après-midi. Le tailleur avait sept fils et, avec le Baal Chem Tov et son élève, ils formaient un minyane (quorum de dix hommes). Le Baal Chem Tov se mit à prier à pleine voix.
Le vieux tailleur était stupéfait. D’abord saisi de peur, il eut soudain l’impression que son cœur éclatait d’amour pour D.ieu. Jamais il n’avait entendu une telle prière.
Mais, à la fin des prières, le bruit des bouteilles qui se fracassaient contre sa porte le ramena brusquement à la réalité. Le Baal Chem Tov alla tout simplement à la porte, l’ouvrit et sortit à la rencontre de la foule ivre.
« Tuez-le ! Tuez le Juif ! » cria quelqu’un en lançant une pierre qui manqua sa cible.
Un étudiant se précipita vers le Baal Chem Tov, une barre de fer à la main, en hurlant : « Sale… » Soudain, il se figea, la main paralysée en l’air, hurlant de douleur. Un autre étudiant sortit un grand couteau et subit le même sort effrayant. Tous deux restèrent là, à hurler et à pleurer, jusqu’à ce que la foule lâche ses pierres et ses bouteilles et se mette à supplier le Baal Chem Tov de lever le sort.
Le Baal Chem Tov prononça quelques mots et les étudiants paralysés s’effondrèrent, inconscients. Leurs amis les emportèrent. La foule se dispersa, terrifiée, ne laissant que ses pierres et ses bouteilles éparpillées dans la rue.
Le Baal Chem Tov rentra, laissant la porte grande ouverte derrière lui et, après s’être lavé les mains, commença la prière du soir pour accueillir le saint Chabbat.
De nouveau, la pièce se transforma comme par enchantement, et tous eurent l’impression de se trouver dans le Saint Temple de Jérusalem à l’époque du roi Salomon. Quelques minutes plus tard, un homme grand et mince, enveloppé d’un manteau noir, apparut soudain dans l’encadrement de la porte ouverte. Il parcourut la pièce du regard en silence, gagna un coin et resta là, les yeux fixés sur le Baal Chem Tov en prière.
Après la prière, ils s’assirent pour prendre le repas de Chabbat, au milieu des chants et de merveilleux enseignements de Torah. Durant tout ce temps, le grand inconnu resta debout, le regard fixe, tandis que le Baal Chem Tov ne lui prêtait aucune attention.
Ce n’est qu’à la fin du repas que l’homme s’approcha du tailleur pour lui demander à quelle heure ils prieraient le lendemain matin. Dès qu’il eut sa réponse, il partit.
« Cet homme, dit le tailleur à l’élève du Baal Chem Tov, n’est autre que le professeur Shlanger – l’un des intellectuels les plus antisémites du pays. Je n’ai aucune idée de ce qui l’a amené ici… »
Le lendemain matin, le professeur revint. De nouveau, il resta debout, en silence, les yeux fixés sur le Baal Chem Tov qui priait et parlait. Il partit après le repas et ne revint plus.
Après Chabbat, le Baal Chem Tov et son élève prirent congé de leur hôte, remontèrent dans leur voiture et furent de retour chez eux en moins de cinq heures.
« Tu vois, je t’avais dit que tu n’aurais pas le temps de rendre visite à tes parents », dit le Baal Chem Tov avec un sourire. Mais le jeune homme brûlait de curiosité.
« Qui était ce vieil homme chez qui nous nous sommes arrêtés en chemin ? Pourquoi êtes-vous allé dans la forêt pour boire une coupe d’eau, et qu’avons-nous accompli en passant Chabbat chez le tailleur ? » demanda-t-il.
Le Baal Chem Tov hésita quelques secondes, puis dit :
« L’homme à qui j’ai parlé est l’un des trente-six justes cachés par le mérite desquels le monde existe. Il sera le premier à savoir quand Machia’h doit venir, et c’est de cela que nous avons parlé.
« Si nous nous sommes arrêtés dans la forêt, c’est parce que j’ai vu que, depuis le commencement de la Création, personne n’avait jamais récité de bénédiction sur l’eau de ce ruisseau. Encore quelques instants, et il aurait été trop tard – la source se serait tarie sans avoir accompli sa mission dans le monde.
« Quant à ce que nous avons accompli chez le tailleur, tu le sauras un jour. »
Vingt ans plus tard, longtemps après que le Baal Chem Tov eut quitté ce monde, le disciple se trouvait dans la ville de Minsk lorsqu’un Juif à l’allure distinguée l’arrêta dans la rue. Il lui demanda s’il avait été un élève du Baal Chem Tov et s’il avait jamais passé un Chabbat à Leipzig avec son maître. Lorsque le ‘hassid répondit par l’affirmative, l’inconnu le serra dans ses bras et l’embrassa. « J’étais le professeur qui vous a rendu visite ce Chabbat-là. J’étais alors à un tournant de ma vie, plein de questions sans réponse sur ma raison d’être. Quand j’ai entendu raconter comment votre maître avait paralysé ces étudiants, j’ai su qu’il fallait que je le voie de mes propres yeux.
« Le voir prier et enseigner m’a si profondément marqué que, quelques mois plus tard, j’ai disparu de l’université, je suis parti dans un autre pays et je me suis converti au judaïsme. Je ne sais pas comment votre maître a pu savoir qu’un homme comme moi, qui haïssait les Juifs, portait en lui une âme juive qui criait pour être délivrée. »

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