Chacun connaît l’action que mène aujourd’hui le mouvement ‘Habad-Loubavitch en faveur des Juifs du monde entier, mais le phénomène n’a rien de nouveau. Lorsque la plupart des Juifs du monde vivaient dans l’Empire russe, les dirigeants de ‘Habad-Loubavitch se trouvaient constamment en première ligne pour défendre les intérêts de l’ensemble de la communauté juive. Ils représentaient les Juifs auprès du tsar et des responsables gouvernementaux, et réunissaient rabbins, dirigeants communautaires et bienfaiteurs pour qu’ils œuvrent ensemble au bien commun.

Rabbi Chalom Dovber Schneersohn, cinquième Rabbi de ‘Habad, connu sous le nom de Rabbi Rachab, dirigea le mouvement de 1883 à 1920, durant une douloureuse période de pogroms, d’accusations de meurtre rituel, de guerre et de révolution. Outre les nombreux volumes de traités profonds et complexes qu’il rédigea dans le domaine de la pensée ‘Habad, il voyagea beaucoup, fédérant les rabbins de l’Empire pour leur donner une voix commune et répondant à bien d’autres besoins communautaires.

Voici une chronologie de ses principales actions communautaires :

1895 – Soutien à la communauté en Israël

Beth Romano, un grand campus acheté par Rabbi Chalom DovBer dans la ville
sainte d’Hébron.
Beth Romano, un grand campus acheté par Rabbi Chalom DovBer dans la ville sainte d’Hébron.

Les Rabbis de ‘Habad furent toujours attentifs au sort des Juifs établis en Terre Sainte. Le premier Rabbi de ‘Habad, Rabbi Chnéour Zalman de Lyadi, fonda en 1788 le Colel ‘Habad – une institution caritative créée expressément pour répondre aux besoins des communautés en Israël. Les Rabbis de ‘Habad qui lui succédèrent, dont Rabbi Chalom Dovber, perpétuèrent cet héritage.

À partir de 1895, Rabbi Chalom Dovber consacra beaucoup de temps au renforcement spirituel et matériel de la communauté en Israël.1 Cela comprenait l’envoi de fonds et d’émissaires, l’achat de la grande demeure « Beth Romano » (1909) et la fondation de la yeshiva Torat Emet à Hébron (1911).

1897 – Fondation de la yeshiva Tom’hei Temimim

Bien que la Russie du XIXe siècle comptât de nombreuses yeshivas, Rabbi Chalom Dovber constatait qu’elles ne répondaient pas aux besoins de la jeunesse. Alors que les vents des « Lumières » et de la révolution sociopolitique balayaient le monde juif, il comprit qu’il fallait une institution radicalement nouvelle. Il ne suffisait plus que les textes ‘hassidiques constituent un complément occasionnel ; il fallait désormais que le ‘hassidisme soit intégré au programme de la yeshiva et enseigné de manière approfondie, par des maîtres qualifiés, avec la même discipline et la même rigueur que le Talmud. Tel était le but de la nouvelle Yeshiva : « Assurer l’intégrité des parties révélée et cachée de la Torah. »

Voir De Loubavitch à Shanghai : l’histoire de Tom’hei Temimim en 11 images

Vers 1895 – Défense de l’intégrité du rabbinat traditionnel

Une page du passeport intérieur du Rabbi Rachab, reproduite dans Mibeth Ha-guenazim, p. 22.
Une page du passeport intérieur du Rabbi Rachab, reproduite dans Mibeth Ha-guenazim, p. 22.

Souhaitant intégrer les Juifs à la société russe, le gouvernement soutenait les activités de la Société pour la Diffusion des Lumières (connue sous son acronyme hébreu ‘HaMaH), qui partageait ses objectifs. À cette fin, ‘HaMaH chercha à établir à Saint-Pétersbourg une école rabbinique destinée à former des rabbins qui serviraient les desseins du tsar. Rabbi Chalom Dovber discerna le danger inhérent à une telle institution. Il organisa une campagne d’opposition à ce projet et fit envoyer par les communautés juives de toute la Russie des pétitions au baron Günzburg, l’un des fondateurs de la Société. Ces pétitions eurent apparemment l’effet souhaité, et le projet de séminaire ne vit pas le jour.2

En 1893, le gouvernement avait secrètement constitué sa propre commission rabbinique, composée presque exclusivement de rabbins agréés par les autorités. La commission décida de disqualifier tous les rabbins qui n’avaient pas de diplôme attestant leur niveau d’études et de les démettre de leurs fonctions. Les rabbins traditionnels – issus du peuple et œuvrant pour lui – représentaient l’immense majorité des Juifs de l’Empire. Rabbi Chalom Dovber révéla cette décision en 1897 et mena avec succès la campagne visant à empêcher qu’elle ait force de loi, défendant le droit des communautés de conserver et de nommer des rabbins qui, sans être diplômés d’une institution gouvernementale, possédaient une vaste érudition juive.3

1900–1902 – Réaffectation de fonds français, notamment à une usine de Doubrovna

Un autre projet de ‘HaMaH consistait à remplacer les écoles juives traditionnelles (« ‘hadarim ») par ses propres écoles, conçues sur le modèle prussien. Pressentant que ces nouvelles écoles étaient des instruments d’assimilation à grande échelle des Juifs de Russie, Rabbi Chalom Dovber ne ménagea aucun effort pour protéger les écoles traditionnelles des influences étrangères.4

En 1900, l’Association de colonisation juive (JCA), une organisation établie à Paris qui finançait divers projets juifs, promit un million de francs au réseau scolaire de ‘HaMaH. Le Rabbi fit valoir que cet argent serait bien mieux employé à des projets qui aideraient matériellement les Juifs de Russie. Après quelques années de pressions constantes, 600 000 francs sur le million initial furent réaffectés à d’autres projets.5

L’un de ces projets, une usine de filature et de tissage de laine, assura la subsistance de quelque 2 000 familles juives dans la ville de Doubrovna, en Biélorussie.6

1904–1905 – Campagne des matsot en Chine

Soldats juifs de l’armée russe, Pessa’h 1905.
Soldats juifs de l’armée russe, Pessa’h 1905.

Durant la guerre russo-japonaise de 1904–1905, Rabbi Chalom Dovber comprit que les soldats juifs envoyés en Extrême-Orient n’auraient pas de matsa pour Pessa’h. Il organisa une vaste mobilisation pour mettre des matsot à leur disposition. Cela impliquait de rallier le soutien de l’ensemble de la population juive, de réunir une somme considérable, d’obtenir les autorisations requises du ministre de l’Intérieur et, enfin, d’organiser la fabrication et le transport jusqu’au front d’une énorme quantité de matsa. Tous ces aspects furent supervisés et coordonnés par Rabbi Chalom Dovber lui-même.

1909 – Réunion de la première conférence de rabbins orthodoxes de l’Empire russe

Pendant de nombreuses années, Rabbi Chalom Dovber s’efforça d’organiser, avec l’accord du gouvernement russe, une réunion d’un noyau de rabbins traditionnels qui représentaient la majorité des rabbins de l’Empire. Cette conférence eut finalement lieu à Vilna au mois d’Iyar 5669 (mai 1909). Ce qui la rendit possible fut la perspective de la Commission rabbinique qui devait se tenir à Saint-Pétersbourg durant l’hiver 1910, sous la supervision et la direction d’agents du gouvernement. Le Rabbi saisit cette occasion pour unir le rabbinat traditionnel afin qu’il puisse présenter un front commun lors de la prochaine commission.7

1910 – Rôle de premier plan au sein de la Commission rabbinique

De temps à autre, le gouvernement russe convoquait une commission pour discuter des affaires religieuses juives. Souvent, ce n’étaient pas les rabbins qui étaient invités, mais des personnalités prestigieuses et influentes. Il fut toutefois décidé d’inviter le rabbinat à la sixième réunion. Bien que le gouvernement eût principalement convié des rabbins « éclairés », plusieurs rabbins orthodoxes – dont Rabbi Chalom Dovber – furent également invités cette fois-ci. Le Rabbi joua un rôle déterminant dans tous les aspects de cette commission. Avec Rav ‘Haïm de Brisk et Rav ‘Haïm Ozer Grodzinski, il veilla à ce que les rabbins élus pour représenter les diverses communautés soient des Juifs craignant D.ieu. La commission se déroula du 4 Adar II au 6 Nissan 5670 (1910).8

1910 – La maison d’édition Romm sauvée de la faillite

Le baron David Günzburg.
Le baron David Günzburg.

Durant la Commission, Rabbi Chalom Dovber saisit l’occasion de dépasser les clivages idéologiques pour convaincre le baron David Günzburg d’acquérir 75 % de la célèbre imprimerie Romm. Cette imprimerie était essentielle au monde juif, auquel elle fournissait les volumes du Talmud, du Midrash, du ‘Houmach et des sidourim, tout en imprimant également le Tanya. Accablée de dettes considérables, elle était au bord de la faillite. L’investissement du baron, intervenu à point nommé, sauva ainsi l’une des institutions indispensables au judaïsme mondial.9

1913 – Aide à la coordination de la défense de Mendel Beilis

Lorsque Mendel Beilis, directeur d’une briqueterie, fut accusé du meurtre rituel d’un enfant chrétien, les instigateurs de la machination inventèrent une histoire impliquant l’une de ses connaissances, Faïvel Shneerson. Faïvel Shneerson avait été choisi en raison de son illustre nom de famille, identique à celui des Rabbis de ‘Habad. À partir de là, ils forgèrent un récit liant les Rabbis de ‘Habad, en particulier le grand-père de Rabbi Chalom Dovber, le troisième Rabbi, Rabbi Mena’hem Mendel, à cette conspiration. C’est pourquoi Rabbi Chalom Dovber s’impliqua dans le procès, fournissant aux avocats des arguments essentiels, au point d’envisager de faire le voyage pour y assister.10

1916 – Protection des rabbins contre la conscription

Au début de la Première Guerre mondiale, face à l’avancée rapide des Allemands, le gouvernement russe chercha à élargir la conscription. À cette fin, les administrations régionales reçurent l’ordre de dresser la liste des rabbins de leurs districts. Rabbi Chalom Dovber se rendit aussitôt à Saint-Pétersbourg pour intervenir et obtenir l’exemption du rabbinat. Après de nombreuses démarches et négociations, le Rabbi réussit à empêcher la mise en œuvre de ce projet catastrophique.11

1916–1918 – Aide aux réfugiés pendant la Première Guerre mondiale

En 1916, alors que les Allemands avançaient rapidement en Russie, le gouvernement obligea les Juifs vivant près du front à quitter leur foyer, avec un préavis très court ou sans aucun avertissement. Des milliers de Juifs furent ainsi contraints de s’enfoncer dans l’intérieur de la Russie, au-delà des frontières de la Zone de résidence. Comme il était jusque-là interdit aux Juifs de s’y établir, aucune infrastructure juive n’y existait. Durant les années de guerre, Rabbi Chalom Dovber se rendit fréquemment – au prix de risques personnels considérables – à Moscou et à Saint-Pétersbourg pour plaider la cause de ces réfugiés.12

1916 – Envoi d’émissaires en Géorgie et en Ouzbékistan

Rabbi Chalom Dovber accorda une attention particulière aux Juifs des confins asiatiques de l’Empire russe, privés d’encadrement spirituel en raison de leur éloignement. Il envoya plusieurs rabbins, dont Rav ‘Haïm Naé, puis Rav Chmouel Levitin, pour raviver la foi et l’héritage juifs par des secours immédiats et la création d’institutions éducatives, assurant ainsi la continuité de la pratique juive dans ces communautés éloignées.13

1917 – Encouragement à voter sous le Gouvernement provisoire

Le Gouvernement provisoire de la République russe, mars 1917.
Le Gouvernement provisoire de la République russe, mars 1917.

La période qui suivit immédiatement la révolution de Février 1917 vit naître une brève lueur d’espoir pour les Juifs de Russie. Après le début des troubles à Petrograd, le tsar Nicolas abdiqua et un gouvernement provisoire prit le pouvoir. Rabbi Chalom Dovber accueillit favorablement ces événements et espéra que le nouveau gouvernement organiserait des élections libres et régulières. Peu après, il fut question de créer un Congrès juif de Russie. Cette instance devait se composer de personnes élues par la communauté juive. Rabbi Chalom Dovber chercha à obtenir une majorité pour le courant traditionaliste en présentant un front uni. Il écrivit à divers dirigeants juifs pour les encourager à soutenir cette initiative et à œuvrer avec lui afin de réunir le nombre de voix nécessaire. Malheureusement, cette vision idyllique fut rapidement brisée par la révolution bolchevique d’Octobre 1917.14

1918 – Impression du Sidour Tehilat Hachem

Sidour Tehilat Hachem selon le rite ashkénaze. Rostov, 1918. (Réimpression de 1924.)
Sidour Tehilat Hachem selon le rite ashkénaze. Rostov, 1918. (Réimpression de 1924.)

Rabbi Chalom Dovber ne cessa pas d’œuvrer pour la communauté, même en cette période de bouleversements considérables. Quelques jours à peine avant le déclenchement de la révolution d’Octobre, il partit pour Petrograd afin d’y plaider en faveur du Congrès juif. En chemin, il apprit par télégramme la révolution à Petrograd et fut contraint de s’arrêter à Moscou. Alors que les troubles gagnaient Moscou, il réunit en hâte des membres éminents de la communauté, qui traversèrent une zone de combats pour être présents. Le Rabbi évoqua le dénuement extrême des réfugiés, déplacés par des années de violence et privés des éléments fondamentaux de la vie juive. Il proposa d’imprimer et de distribuer un nouveau livre de prières à ceux qui en avaient besoin. De retour à Rostov – où il s’était installé peu après le début de la Première Guerre mondiale –, il acquit une presse et imprima le Sidour Tehilat Hachem, aussi bien selon le rite ashkénaze que selon le rite du Ari Zal suivant la coutume des ‘hassidim.