Énoch (à ne pas confondre avec ‘Hanokh) naquit en l’an 235 de la Création (3526 avant l’ère commune).1 Son père était Seth, le troisième fils d’Adam et Ève. Il reçut le nom d’Énoch, qui signifie « personne » ou « gens », car c’est vers cette époque que le monde commença à se peupler davantage.2 Il vécut 905 ans au total et mourut en l’an 1140 de la Création (2621 avant l’ère commune).3

Ce que dit la Torah

La Torah ne mentionne Énoch que très peu, et l’essentiel de ce que nous savons de lui et de son époque provient des sources midrashiques et talmudiques.

Voici ce que la Torah elle-même dit d’Énoch. La description, toutefois, est assez ambiguë et laisse une grande place à l’interprétation.

« À Seth aussi naquit un fils, qu’il nomma Énoch ; alors hou’hal d’appeler du nom de l’Éternel. »4

Vous remarquerez que le mot hou’hal n’a pas été traduit. C’est un choix délibéré, car sa signification n’est pas entièrement claire. De nombreuses interprétations en ont été proposées ; naturellement, le sens du récit de la Torah varie selon l’interprétation retenue.

Voici quelques-uns des commentaires proposés sur ce verset :

Rachi : Hou’hal vient du mot hébreu ‘hol, qui signifie « profané ».

« Alors, l’usage du nom de l’Éternel fut profané. »

À l’époque d’Énoch, les hommes commencèrent à associer le nom de D.ieu à des choses autres que D.ieu, à savoir des idoles et d’autres personnes (nous y reviendrons plus loin). Le nom de D.ieu s’en trouva profané.

Ibn Ezra : Hou’hal vient du mot hébreu hit’hil, qui signifie « commencer ».

« Alors, les hommes commencèrent à invoquer le nom de l’Éternel. »

C’est à l’époque d’Énoch que les hommes commencèrent à prier, en invoquant le nom de D.ieu.

Auparavant, les hommes ne croyaient pas à l’efficacité de la prière ; si D.ieu avait pris une décision, rien ne pouvait la faire changer. Cela changea à l’époque d’Énoch, et les hommes commencèrent à prier D.ieu.5

Sforno : Bien que hou’hal signifie « commencer », le terme a une connotation négative.

« Alors, (les justes) commencèrent à prêcher au nom de l’Éternel. »

Jusqu’à l’époque d’Énoch, il n’était pas nécessaire de prêcher au sujet de D.ieu ; tous avaient déjà conscience de Sa présence et de Sa puissance. C’est à son époque que cette connaissance s’amenuisa, et il devint nécessaire à ceux qui la possédaient de proclamer Son existence.

Voilà tout ce qu’en dit la Torah. La suite relève de la tradition midrashique.

Les origines de l’idolâtrie

Bien que le sens littéral du verset se prête à diverses interprétations, la tradition midrashique est formelle : l’idolâtrie commença à l’époque d’Énoch.

Maïmonide, dans son introduction aux lois relatives à l’idolâtrie, retrace en détail l’histoire des conceptions et des pratiques idolâtres :

À l’époque d’Énoch, l’humanité commit une grave erreur, et les sages de cette génération donnèrent des conseils irréfléchis. Énoch lui-même fut de ceux qui s’égarèrent.6

Voici en quoi consistait leur erreur : ils disaient que D.ieu avait créé les étoiles et les sphères pour gouverner le monde. Il les avait placées dans les hauteurs et les avait honorées, en faisant d’elles des serviteurs qui officient devant Lui. Il convient donc de les louer, de les glorifier et de les honorer. [Ils estimaient] que la volonté de D.ieu, béni soit-Il, était qu’ils exaltent et honorent ceux qu’Il avait exaltés et honorés, tout comme un roi désire que l’on honore les serviteurs qui se tiennent devant lui. De fait, agir ainsi est une marque d’honneur envers le roi.

Après avoir conçu cette idée, ils commencèrent à bâtir des temples en l’honneur des étoiles et à leur offrir des sacrifices. Ils les louaient et les glorifiaient par leurs paroles, et se prosternaient devant elles, car, en agissant ainsi, ils accompliraient – selon leur conception erronée – la volonté de D.ieu.

Tel était le fondement du culte des faux dieux, et tel était le raisonnement de ceux qui les adoraient. Ils ne disaient pas que cette étoile était le seul dieu.7

Paradoxalement, l’idolâtrie était à l’origine animée d’intentions saintes ; les hommes pensaient que ces pratiques honoraient effectivement D.ieu. Maïmonide décrit ensuite comment ces erreurs aboutirent à un culte idolâtre à part entière et comment tous les habitants de la terre en vinrent à oublier complètement l’existence de D.ieu, à l’exception de quelques justes.

Énoch lui-même prit-il part à ce mouvement, ou seulement les hommes de son époque ?

Bien que Maïmonide l’affirme, d’autres commentateurs ne sont pas de cet avis. Ils citent le Midrash suivant à l’appui de leur position :

Jusqu’alors (la naissance d’Adam, de Seth et d’Énoch), l’homme était créé à l’image et à la ressemblance de D.ieu. À partir de ce moment, les générations se corrompirent et les hommes furent créés difformes.8

Ce Midrash semble indiquer qu’Énoch lui-même était au nombre des justes, au même titre qu’Adam et Seth.9

Autres aspects de son époque

Des mentions éparses dans les sources midrashiques nous donnent un aperçu de ce qui se passait à cette époque.

Voici l’un des récits les plus fascinants :

Les hommes de la génération d’Énoch vinrent le trouver et lui demandèrent : « Comment s’appelle ton père ? » Il répondit : « Seth. » « Et ton grand-père ? » « Adam. » « Et comment s’appelait le père d’Adam ? » demandèrent-ils. « Il n’avait pas de père, expliqua Énoch. D.ieu façonna son corps à partir de la terre, puis insuffla dans ses narines une âme vivante. »

Ils dirent à Énoch : « Montre-nous comment cela s’est fait. »

Énoch prit alors une poignée de terre et modela une figure humaine, puis l’esprit malfaisant entra dans les narines de celle-ci et elle prit vie. Les hommes déclarèrent que cet être était leur dieu et crurent en lui.10

Outre qu’il présente clairement Énoch comme le meneur, ce Midrash nous montre jusqu’où allaient les pratiques et les croyances de cette génération. Ils créèrent ni plus ni moins un golem, qu’ils considéraient et traitaient comme un dieu !

Les conséquences de leurs actes ne tardèrent pas à se manifester. Le Midrash rapporte :

« Quatre choses changèrent à l’époque d’Énoch : (a) les montagnes devinrent rocheuses, (b) les corps des défunts commencèrent à se décomposer, (c) les visages des hommes se mirent à ressembler à ceux des singes et (d) les hommes devinrent vulnérables aux démons. »11

La sorcellerie et la magie se répandirent également à son époque.12 On nous rapporte que même les jeunes enfants maîtrisaient bien les pratiques occultes et que, lorsque vint le temps du Déluge de Noé, les hommes ne prêtèrent pas attention à ses avertissements, tant ils avaient confiance dans leurs pouvoirs magiques.13

Un grand déluge moins connu

La plupart des gens connaissent le grand Déluge survenu à l’époque de Noé, en l’an 1656 de la Création (2016 avant l’ère commune). Ce n’était pas le premier grand déluge de l’histoire ; il avait été précédé d’un déluge tout de même imposant à l’époque d’Énoch.

Pour punir les fautes de cette génération, D.ieu fit déborder la mer et submerger un tiers du monde habité.14 Le Midrash considère ce châtiment comme une réponse directe, mesure pour mesure, à leur conduite idolâtre :

Vous avez créé quelque chose de nouveau et lui avez donné Mon nom ; Moi aussi, Je créerai quelque chose de nouveau (les eaux du déluge) et lui donnerai Mon nom. Tel est le sens du verset (Amos 5,8) : « Celui qui appelle les eaux de la mer et les répand sur la face de la terre, l’Éternel est Son nom. »15

Quelle fut l’étendue de ce déluge ? Plusieurs opinions sont rapportées, toutes au nom de R. ‘Hanina :

R. Youdane, R. Abahou et R. Elazar reçurent de R. ‘Hanina l’enseignement suivant : jusqu’à Acco et Jaffa ;

R. ‘Hanina et R. A’ha reçurent de R. ‘Hanina l’enseignement suivant : jusqu’à la côte barbaresque ;

R. Elazar reçut de R. ‘Hanina l’enseignement suivant : jusqu’à la Calabre.16

Cet événement dramatique ne freina guère la progression de l’idolâtrie, et le monde continua de décliner peu à peu. On rapporte qu’une terrible famine se répandit à cette époque, la terre devenant de moins en moins fertile en punition de leurs fautes.17 (Ce n’est qu’à l’époque de Noé, né en l’an 1056 de la Création (2705 avant l’ère commune), que la charrue fut inventée, ce qui facilita considérablement le travail agricole.18)

En somme, l’époque d’Énoch n’est pas dépeinte sous un jour très favorable, et Énoch lui-même est présenté comme le catalyseur de ces évolutions néfastes.