Plus remarquable encore, le cinquième livre de la Torah, le Deutéronome, présente un paradoxe. Dans une série d’études,1 le Rabbi examine les caractéristiques propres au Livre du Deutéronome et la place qu’il occupe dans la transmission divine de la Torah.
Le Talmud et le Zohar établissent une distinction entre les quatre premiers livres de la Torah et le cinquième. Ils enseignent que les quatre premiers furent transmis par Moïse « de la bouche du Tout-Puissant », tandis que le Livre du Deutéronome fut prononcé par Moïse « de sa propre bouche ».2 De fait, de nombreux commentateurs relèvent que les quatre premiers livres de la Torah sont rédigés à la troisième personne – par exemple : « D.ieu parla à Moïse en ces termes… » –, tandis que, dans le Livre du Deutéronome, nous entendons Moïse s’exprimer à la première personne : « En ce temps-là, D.ieu me dit… », etc.3
Pourtant, le Livre du Deutéronome fait pleinement partie de la Torah Écrite, dont chaque mot et chaque lettre sont considérés comme d’origine divine.4 Les commentateurs proposent diverses explications pour résoudre cette contradiction. Toutes reposent sur l’idée suivante : bien que les paroles divines contenues dans le Livre du Deutéronome aient reçu leur formulation dans l’esprit et par la parole de Moïse, ces mots et ces lettres mêmes constituent néanmoins la parole de D.ieu sans la moindre altération.5 Rabbi Chnéour Zalman de Lyadi explique que cela fut rendu possible par le degré de bitoul, d’effacement de soi, auquel Moïse était parvenu. Moïse s’était si totalement effacé devant la volonté divine que « la Présence divine s’exprimait par sa gorge » : ses propres paroles étaient aussi celles de D.ieu.6
Ainsi, explique le Rabbi, le Livre du Deutéronome sert de trait d’union entre la Torah Écrite et la Torah Orale. Dans les quatre premiers livres de la Torah Écrite, la dimension divine prédomine : chacun de leurs aspects, depuis le principe fondamental jusqu’à la formulation précise des mots, est manifestement divin. La contribution humaine s’y limite au fait qu’une âme et un esprit humains ont servi de canal à une communication qui les traversait en demeurant, pour l’essentiel, inchangée. Dans la Torah Orale, c’est l’inverse : la contribution humaine est particulièrement manifeste, tandis que la dimension divine se révèle principalement dans les concepts et les principes qui sous-tendent les raisonnements et les formulations produits par l’intellect humain. Mais, dans le Livre du Deutéronome, les dimensions divine et humaine de la Torah s’expriment toutes deux pleinement, sans que l’une éclipse l’autre. L’idée divine passe par l’esprit de Moïse et prend ainsi la forme de ses propres paroles ; mais Moïse s’identifie si totalement à la sagesse et à la volonté divines que ses paroles sont en parfaite harmonie avec leur essence divine, au point de n’être pas moins les paroles de D.ieu que celles que D.ieu dicta dans les quatre premiers livres.
Le Rabbi conclut :
À la lumière de tout ce qui précède, nous pouvons dire qu’un tel phénomène devait exister au sein de la Torah Écrite – c’est-à-dire que la révélation des paroles divines s’y opère après que celles-ci ont pris forme dans l’esprit et l’intellect de Moïse –, car il constitue le fondement et le précédent du phénomène de la « Torah Orale ».
La raison en est qu’un paradoxe fondamental réside dans la nature et la définition mêmes de la Torah Orale. D’un côté, la Torah Orale – à l’exception des lois révélées à Moïse au Sinaï et transmises par la tradition – est mise au jour par le peuple d’Israël dans le cadre de son étude de la Torah, selon un processus qui mobilise l’intelligence et la compréhension de l’érudit en Torah. D’un autre côté, la finalité même de l’étude de la Torah est de révéler la parole de D.ieu. La décision halakhique qui en résulte n’est pas le produit de la logique humaine, mais l’expression de la volonté divine. Car la Torah est, dans son essence, la sagesse divine ; D.ieu l’a toutefois donnée au peuple d’Israël afin qu’il la révèle par son étude et sa compréhension.
Et puisque tout ce qui relève de la Torah trouve sa racine dans la Torah Écrite, ce principe également – à savoir que des idées élaborées par l’esprit et l’intellect d’un être humain mortel puissent être reconnues comme Torah et comme enseignement divin – doit être présent dans la Torah Écrite. C’est pourquoi celle-ci comprend le Livre du Deutéronome, qui réunit les deux extrêmes : il est la parole de D.ieu telle qu’elle prend forme dans l’esprit et l’intellect de Moïse. Du fait que ce précédent figure dans les Cinq Livres de Moïse, le même principe s’étend ensuite, plus largement, à l’ensemble de la Torah Orale.7


Commencez une discussion