En juin 1927, le Rabbi précédent de Loubavitch, Rabbi Yossef Its’hak Schneersohn, de mémoire bénie, fut arrêté et condamné à mort. Au cours des mois qui précédèrent son arrestation, ses ‘hassidim les plus proches perçurent le danger croissant que représentait la Yevsektsia, la section juive du Parti communiste vouée à l’éradication du judaïsme en Russie. Cette traduction d’un extrait de la biographie à paraître « Undaunted », de Rav David Eliezrie, offre un aperçu saisissant de la période de tension qui précéda l’arrestation du Rabbi et met en lumière sa détermination inébranlable face à des menaces toujours plus pressantes.
Grâce à la mobilisation de Juifs du monde entier, le Rabbi fut libéré le 12 Tamouz (Youd-Beth Tamouz), date que les ‘hassidim du monde entier continuent de célébrer comme un jour de fête.
Pendant les Fêtes Solennelles de septembre 1926, les ‘hassidim de l’entourage du Rabbi commencèrent à éprouver un sombre pressentiment. Selon la tradition, avant la sonnerie du chofar, le ‘hazane récite à haute voix et avec une profonde émotion une série de versets. Avant les mots « al yaachkouni zédim », « que les méchants ne m’oppriment pas », le Rabbi s’écria d’une voix forte : « Oy guevalt ! » Cette manifestation d’angoisse tout à fait inhabituelle de la part du Rabbi alarma les ‘hassidim. Rav Eliyahou Althaus, qui se tenait à proximité, en fut profondément troublé.1
« Le Rabbi veillait toujours scrupuleusement à ses paroles, même dans une conversation ordinaire, note Rav Eliyahou Althaus, et à plus forte raison le premier jour de Roch Hachana. » Pour lui, cela ne faisait aucun doute : « C’était un présage. » Cette impression de mauvais augure persista durant toute la fête de Sim’hat Torah,2 qui est normalement l’une des occasions les plus joyeuses. « Les paroles du Rabbi, ce soir-là et le lendemain, étaient empreintes d’amertume. » Le Rabbi demanda que toutes les communautés du monde commencent à réciter chaque jour une portion de Psaumes, comme on le fait habituellement en période de détresse. Les ‘hassidim se demandèrent si cette demande du Rabbi était dictée par le pressentiment de temps dangereux qui s’annonçaient.
« Je me permets de te révéler certaines choses qui m’ont été dites en privé », écrivit le secrétaire du Rabbi, Ye’hezkel Feigin, à son ami Yisroel Jacobson, aux États-Unis, à propos de cette fatidique fête de Sim’hat Torah.3 « Après les paroles prononcées à table, le Rabbi se retira dans son cabinet de travail. » Saisissant l’occasion, « j’emmenai mon fils dans la pièce du Rabbi afin qu’il reçoive une bénédiction. Je restai ensuite seul avec le Rabbi. » Rav Feigin passa alors des questions personnelles aux difficultés des derniers mois et demanda une bénédiction « afin que soient levés les obstacles à l’étude de la Torah ».
Le Rabbi garda le silence. « Il semblait se trouver dans un monde supérieur. » Enfin, il répondit : « ‘Hatché – c’était le surnom de Rav Feigin –, il n’y a pas de bénédiction pour cela. Notre père Avraham a agi avec sacrifice de soi parce que c’était nécessaire. Chez Avraham, le sacrifice de soi faisait partie de ce qu’il lui incombait d’accomplir, car il fallait révéler la divinité dans le monde. Il devait le faire, et il l’a donc fait. »
Le Rabbi compara ensuite cette forme de sacrifice de soi à celui de Rabbi Akiva, qui enseigna la Torah malgré l’interdiction imposée par les autorités romaines au IIe siècle. Le Talmud rapporte que, tandis que les Romains le torturaient jusqu’à la mort, Rabbi Akiva déclara qu’il avait toujours aspiré à donner sa vie pour D.ieu.4
« Dans notre cas, poursuivit-il, nous devons nous efforcer d’enseigner la Torah et, si le sacrifice de soi est nécessaire, nous le ferons, nous aussi. » Contrairement à Rabbi Akiva, le Rabbi ne recherchait pas le martyre. Mais s’il fallait en passer par là pour accomplir sa mission d’enseigner la Torah, il y était prêt.
Le moment où le Rabbi pourrait être amené à consentir le sacrifice suprême semblait se rapprocher. Tout au long de cet hiver, écrit Rav Eliyahou Althaus, « de lourds nuages pesaient sur le Rabbi et sur toute la communauté ‘Habad. L’atmosphère de sa maison était lourde de crainte. » On apprit par la suite que la Yevsektsia « s’activait à fomenter des accusations calomnieuses contre le Rabbi ».
En février 1927, elle passa pour la première fois ouvertement à l’action.5 Le secrétaire du Rabbi, Rav El’hanan Morozov, fut arrêté et incarcéré avec ceux que Rav Eliyahou Althaus qualifie de « prisonniers politiques considérés comme les plus dangereux ». Avant d’être emmené, Rav Morozov parvint à remettre secrètement à son fils de onze ans la liste des yeshivas et des écoles clandestines. L’enfant la dissimula sans que la police s’en aperçoive. Rav Feigin explique que Rav Morozov était l’un des principaux responsables du réseau clandestin et que son arrestation était « terrifiante et de sinistre augure ».6 Rav Morozov assumait une grande part de la responsabilité financière des yeshivas. Son arrestation aggrava donc encore les difficultés financières liées à leur fonctionnement.
L’ombre de la Yevsektsia planait, telle une bête furieuse prête à bondir à la moindre provocation. Pourtant, le Rabbi ne tint courageusement aucun compte de leurs intimidations ni des menaces bien réelles qu’ils faisaient peser sur lui. À Pourim, à la mi-mars 1927, le Rabbi tint un farbrenguen public enflammé. Rav Zalman Duchman,7 qui était présent, le qualifia de « terrifiant ». Le Rabbi s’écria : « C’est qui la Yevsektsia ? Un fils de rabbin ? Un fils de boucher ? Un fils de villageois ? Je n’ai pas peur d’eux ! » Avec audace, il exhorta ses ‘hassidim à continuer de pratiquer et de diffuser le judaïsme, et à défier l’opposition du gouvernement jusqu’au sacrifice de leur vie. Le Rabbi répéta encore et encore : « Nous devons aller jusqu’à sacrifier notre vie plutôt que d’envoyer nos enfants dans leurs écoles. »8
« À tous les égards imaginables, décrit Rav Eliyahou Althaus, ce Pourim ne ressembla à aucun autre. Le Rabbi parla avec une intensité telle que nous ne l’avions encore jamais entendu ainsi. Il semblait littéralement épancher son âme. »
À un moment donné, le Rabbi se tourna vers l’un de ses ‘hassidim et lui enjoignit avec force : « Zalman, s’ils allument un jour un bûcher et te placent devant le choix de livrer ton enfant à leurs écoles ou de te jeter dans les flammes, laisse-toi jeter dans les flammes ! » Chacun avait pleinement conscience de la présence, au farbrenguen, d’espions de la Yevsektsia qui écoutaient chaque parole. Rav Zalman Duchman raconta : « Tout le monde était saisi d’effroi. » Rav Eliyahou Althaus se souvient : « Nous regardions les agents, le visage empourpré de colère. Nous savions que ce n’était qu’une question de temps avant que quelque chose de terrible se produise. »
Rav Eliézer Poupko était le rabbin de la ville russe de Velizh. Un militant communiste de la ville lui confia que le Rabbi serait prochainement arrêté. Il décida de se rendre à Saint-Pétersbourg pour l’en avertir. Le récit de Rav Poupko ne troubla nullement le Rabbi. S’adressant à lui en yiddish à la troisième personne, comme le voulait l’usage déférent, il lui dit : « Rav de Velizh, je suis prêt à aller jusqu’au sacrifice de soi, à donner ma vie. » Comme Rav Poupko le raconta à son petit-fils, Mordekhaï Dov Ber : « Le Rabbi ne céda pas d’un pouce. »

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