Rousse et pleine de vie, Renée est une professeure remplaçante très appréciée dans mon cours de remise en forme au centre communautaire juif. Rescapée de la Shoah alors qu’elle était enfant, aujourd’hui âgée de plus de quatre-vingts ans, avec un regard clair et lumineux, elle a tant de sagesse à transmettre. J’ai eu la chance de m’asseoir avec elle pour l’interviewer.
Renée se considère comme chanceuse. Elle vit avec une joie de vivre qu’elle insuffle à nos séances d’exercice. Elle termine chaque cours en faisant crier joyeusement aux participantes, des femmes de quarante, cinquante et soixante ans : « Hip, hip hourra ! (ou Renée !) ». Elle veut que nous repartions pleines d’entrain.
Elle vit elle-même ce qu’elle enseigne : chaque matin, elle se réveille et sourit à sa journée.
Lorsque Renée m’a dit qu’elle était née avec un jumeau pendant la Shoah, j’ai compris qu’il fallait que j’entende toute l’histoire.
Renée est née en 1942 à Brive-la-Gaillarde, en France, de sa mère, Milly, et de son père, Harry. Milly venait de Tchécoslovaquie et Harry de Pologne. Ils s’étaient rencontrés à Bruxelles, en Belgique.
Lorsque Harry et Milly ont appris que Hitler arrivait en Belgique, ils ont pris leur fils unique et se sont enfuis dans le sud de la France. Un fermier non juif et son épouse, qui n’avaient pas d’enfants, ont accueilli la famille chez eux.
André Trocmé et Édouard Theis, les deux pasteurs protestants de la ville française du Chambon-sur-Lignon, ont joué un rôle déterminant dans le sauvetage de milliers de Juifs dans le sud de la France à cette époque. Les deux hommes ont exhorté leurs fidèles à « accomplir la volonté de D.ieu, non celle des hommes » et à secourir des Juifs. Avec leurs épouses, Magda et Mildred, ils ont caché des Juifs chez eux et encouragé leurs paroissiens, dans toute la ville et les villages environnants, à faire de même.
Le fermier et son épouse qui avaient recueilli Harry, Milly et leur fils agissaient sous la conduite des pasteurs.
Harry était engagé dans la Résistance et s’absentait souvent de la ferme pour prêter main-forte à ses actions. Milly était souvent celle qui ouvrait la porte aux nazis qui parcouraient les villes à la recherche de Juifs. Ils lui demandaient : « Y a-t-il des Juifs ici ? » et Milly, même si son cœur battait à tout rompre, ouvrait grand la porte et disait : « Il n’y a pas de Juifs ici. Entrez, voyez par vous-mêmes. » Les nazis ne franchissaient jamais le seuil.
Milly travaillait aussi dans les champs, à ramasser des pommes de terre. Lorsqu’elle est tombée enceinte de Renée, elle a continué à y travailler malgré un inconfort immense. Son ventre traînait presque à terre ! Milly a raconté à Renée que le travail était harassant, mais que les fermiers étaient bons et avaient besoin d’aide. Harry veillait également à payer leurs hôtes, car, pendant les six années passées chez eux, la famille s’était agrandie, passant de trois à cinq membres.
Ce qui m’a le plus frappée dans l’histoire de Renée, c’est que toute la ville était dans le secret et prenait part à la protection des Juifs.
« Comment votre mère a-t-elle accouché de vous et votre jumeau, pendant la guerre ? » lui ai-je demandé.
« Elle est allée à la clinique de la ville », a expliqué Renée. Tout le monde, à la clinique, savait que Milly était juive, et cela ne changeait rien. Selon les mots de Renée : « Tout le monde savait, et tout le monde participait à la protection des Juifs. » Vraiment remarquable !
Alors que l’antisémitisme fait aujourd’hui rage dans le monde, il est d’autant plus réconfortant d’entendre parler d’hommes, de femmes et d’enfants non juifs qui ont risqué leur vie pour sauver des Juifs : pour demeurer humains face à la haine et à la sauvagerie, pour agir par compassion, et qui ont réussi à sauver des milliers d’âmes précieuses.
Après l’interview, j’ai décidé de faire des recherches sur la ville de Renée, Brive-la-Gaillarde, et son nom représente parfaitement ceux qui y vivaient. « Gaillarde » évoque l’honneur, la force et la vaillance, et c’est exactement cela ! Ce fut une capitale de la Résistance pendant la guerre.
Lorsque Milly est entrée en travail, Harry était alors parti pour l’une de ses missions. C’est un ami, le boulanger de la ville, que l’on a appelé pour aider à conduire Milly à la clinique. Renée est née rapidement, mais son jumeau, Henri, arrivé une heure plus tard, fut totalement inattendu !
Bien que Milly, Harry et leurs trois enfants aient vécu assez ouvertement, comparés à beaucoup d’autres qui se cachaient pendant la Shoah, ils vivaient tout de même dans la peur constante d’être découverts par les nazis.
Renée, cependant, n’a jamais connu cette peur : bébé, elle se trouvait toujours dans des bras aimants.
Lorsque Renée avait trois ans, la guerre a pris fin et la famille est retournée en Belgique. Leur maison était intacte, à l’exception d’une fenêtre cassée. Milly, qui venait d’un foyer pratiquant, a pu reprendre l’observance de la casherout et la vie religieuse dans laquelle elle avait été élevée, que les circonstances l’avaient contrainte à mettre de côté pendant qu’elle vivait chez les fermiers. Harry n’était pas religieux, mais il soutenait Milly dans sa pratique et lui laissait toute liberté dans la conduite du foyer. Finalement, ils sont partis pour l’Amérique et se sont installés en Virginie-Occidentale, près de l’un des frères de Milly qui avait échappé à la guerre.
Aussi incroyable que cela puisse paraître, Renée a grandi dans une grande sérénité, persuadée que les gens étaient généralement bons, sans l’ombre de l’antisémitisme. Elle est bénie d’un magnifique état d’esprit positif, et je suis reconnaissante qu’elle ait partagé avec moi sa sagesse et son expérience de vie.

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