La lecture de la Torah de Be’houkotaï (Lévitique 26,3–27,34) s’ouvre sur la promesse de D.ieu d’une prospérité matérielle accordée à ceux qui observent Ses commandements. La Paracha commence ainsi : « Si vous marchez dans Mes statuts et si vous gardez Mes commandements et les accomplissez ; Je donnerai vos pluies en leur temps, la terre donnera sa récolte et les arbres des champs donneront leurs fruits… » Elle poursuit alors en énumérant les multiples bénédictions qui découleront de l’accomplissement fidèle du dessein divin pour la vie sur terre.
Nombre de commentateurs se sont efforcés d’expliquer cette insistance sur la récompense matérielle promise pour l’observance des mitsvot. Nos Sages n’ont-ils pas énoncé (dans Pirkei Avot 1,3) l’idéal suivant : « Ne soyez pas comme des serviteurs qui servent leur maître afin de recevoir une récompense ; soyez plutôt comme des serviteurs qui servent leur maître sans chercher à recevoir une récompense » ? Ne nous est-il pas demandé, selon la formule de Maïmonide, de « faire ce qui est vrai parce que c’est vrai » ? Et si la Torah a ses raisons de promettre une récompense pour une vie de droiture, pourquoi parle-t-elle de récompenses matérielles, accordées durant notre existence physique sur terre ? Des bénédictions spirituelles, accordées à l’âme une fois libérée des limites et des contraintes du corps, ne constitueraient-elles pas une rétribution plus appropriée pour une vie vécue selon la volonté de D.ieu ? Le Talmud l’énonce d’ailleurs explicitement : « Aujourd’hui – c’est-à-dire dans ce monde – est le temps de les accomplir, les mitsvot ; demain – c’est-à-dire dans le Monde Futur – sera le temps d’en recevoir la récompense. » Le Talmud cite même une autorité qui déclare catégoriquement : « Il n’y a pas de récompense pour les mitsvot en ce monde »1.
Comme nous l’avons dit, de nombreux commentateurs et érudits traitent de cette contradiction, cherchant à concilier les promesses de la Torah dans Be’houkotaï – et ailleurs – avec les principes cités plus haut, eux aussi enracinés dans la Torah. Dans l’un de ses discours, le Rabbi de Loubavitch aborde la question sous un angle particulier : celui du droit de la Torah. Si nous prenons la loi de la Torah pour critère, quelles seraient les obligations de D.ieu envers nous lorsque nous accomplissons les tâches qu’Il nous demande d’accomplir ? Nos demandes quotidiennes à D.ieu pour les conditions matérielles de la vie, la santé et la subsistance reposent-elles sur un fondement juridique ?
(Car bien que D.ieu ait édicté ces lois, Lui aussi, par choix, s’y soumet. Selon les mots du Midrash2 : « D.ieu n’agit pas à la manière des êtres de chair et de sang. La manière des êtres de chair et de sang consiste à ordonner aux autres d’agir, sans agir soi-même ; D.ieu, en revanche, ce qu’Il fait Lui-même, Il dit à Israël de le faire et de l’observer. »)
Pour définir les obligations juridiques de D.ieu envers nous, il faut d’abord définir notre relation juridique avec Lui. Il existe en réalité trois modèles pour cette relation : l’esclave, le salarié et l’associé.
Le modèle auquel correspond notre vie individuelle dépend entièrement de nous. Le Talmud3 affirme : « Selon la mesure que l’homme s’applique à lui-même, ainsi mesure-t-on pour lui. » D.ieu nous laisse définir notre vision de la vie et notre relation avec Lui, puis Il Se conduit envers nous en conséquence. Il nous appartient donc d’envisager – et ainsi de définir – le labeur de la vie selon la mentalité de l’« esclave », l’attitude du « salarié » ou la perspective de l’« associé ».
Certains sont portés à se voir comme les esclaves d’un maître tout-puissant. « Je n’ai pas demandé à naître, pensent-ils, et l’on ne m’a pas consulté lorsque les lois de la vie ont été établies. Tout cela m’a été imposé. » Comme l’énoncent les Pirkei Avot : « C’est contre ton gré que tu nais, et contre ton gré que tu meurs. » Mon maître est tout-puissant ; mieux vaut donc exécuter Ses ordres.
D’autres adoptent l’attitude moins résignée du salarié. « J’ai une tâche à accomplir, se disent-ils, et je vais m’y consacrer de mon mieux. D.ieu n’a-t-Il pas promis de récompenser mon labeur ? Certes, nos Sages ont établi qu’“il n’y a pas de récompense pour les mitsvot en ce monde” ; mais les récompenses à venir du Monde Futur compenseront assurément, et au-delà, mes efforts présents. »
Cette conception de l’existence – l’existence conçue comme une tâche – est exprimée par le Sage talmudique Rabbi Tarfone dans les derniers enseignements du deuxième chapitre de Pirkei Avot :
Le jour est court, la tâche est immense, les ouvriers sont paresseux, la récompense est grande et le Maître presse… Il ne t’incombe pas d’achever l’ouvrage, mais tu n’es pas libre de t’en dispenser. Si tu as beaucoup étudié la Torah, tu recevras une grande récompense, et ton Employeur est digne de confiance pour te payer le salaire de ton labeur. Sache que la récompense des justes est dans le Monde Futur.
Enfin, certains vivent l’existence comme une association avec D.ieu. Eux aussi sont des « esclaves », en ce sens qu’ils reconnaissent la maîtrise absolue de D.ieu sur leur vie ; eux aussi sont des « salariés », en ce sens qu’Il a défini la mission de leur existence et leur a promis une récompense pour leur labeur. Mais ils croient également que l’homme a reçu la capacité de faire de la vie une association avec D.ieu. En tant qu’associés de D.ieu, ils développent leur être et leur monde conformément à la volonté divine non seulement parce qu’ils le doivent, ni simplement pour « faire leur travail », mais comme une œuvre profondément personnelle. La vie est leur entreprise commune avec D.ieu – une entreprise conçue et rendue possible par Lui, mais nourrie par leur initiative et leur aspiration propres.
Le premier verdict
Que dit donc la loi de la Torah de ces trois modèles de la relation entre D.ieu et l’homme ?
À première vue, il semblerait que, quelle que soit la manière dont nous définissons notre relation avec D.ieu, le labeur de notre vie accompli pour Lui ne crée aucune obligation de Sa part envers nous, du moins quant à nos besoins matériels.
Si nous sommes Ses esclaves, D.ieu possède déjà le fruit de notre labeur. À l’autre extrême, si nous sommes Ses associés, nous travaillons pour nous-mêmes autant que pour Lui : pour l’« associé » – pour reprendre encore les termes de Pirkei Avot –, « la récompense d’une mitsva, c’est la mitsva elle-même ». Lorsque le monde parfait qui constitue le but de l’« entreprise commune » de D.ieu et de l’homme sera achevé, cela constituera en soi la récompense ultime de l’homme, spirituelle et matérielle. « En ce temps-là », écrit Maïmonide dans les dernières lignes de son Michné Torah, « il n’y aura ni faim ni guerre, ni jalousie ni rivalité. Car le bien sera abondant, et tous les délices seront répandus comme la poussière… “Car le monde sera empli de la connaissance de D.ieu comme les eaux recouvrent la mer”4. »
Le seul qui semblerait pouvoir faire valoir un véritable droit est le « salarié ». De fait, la Torah ordonne à l’employeur : « Tu ne retiendras pas jusqu’au matin le salaire de ton employé » (Lévitique 19,13). Mais cette loi ne s’applique qu’au journalier, et non à celui qui est engagé pour une période plus longue ou pour accomplir une tâche précise. Dans ces cas-là, la loi stipule que « le salaire n’est dû qu’au terme de l’engagement »5. Ainsi, lorsque D.ieu nous dit : « Aujourd’hui est le temps d’agir ; demain, celui de recevoir la récompense », cela est pleinement conforme aux lois qu’Il a instituées pour régir la relation entre employeur et salarié : Il ne nous doit notre salaire qu’une fois achevée la tâche collective pour laquelle Il nous a, pour ainsi dire, « embauchés ».
Changez d’avocat
Voilà ce que donne, à première vue, l’examen de la loi. Mais une étude plus approfondie révèle plusieurs lois que D.ieu a ordonnées dans Sa Torah et qui L’obligeraient à subvenir à nos besoins quotidiens dans les trois cas – que nous définissions nos devoirs envers Lui comme ceux de l’esclave, du salarié ou de l’associé.
L’esclave : « Un maître est tenu de traiter son esclave hébreu ou sa servante hébreue comme son égal en nourriture, en boisson, en vêtement et en logement. Cela est déduit du verset : “car il est bien pour lui d’être avec toi”6 – c’est-à-dire que tu ne peux pas manger du pain de qualité et lui donner du pain grossier ; boire du vin vieux et lui faire boire du vin nouveau ; dormir sur une literie moelleuse et le faire dormir sur de la paille… C’est ainsi qu’il a été dit : celui qui acquiert un esclave hébreu acquiert pour lui-même un maître… »7.
Le salarié : dans Deutéronome 23,24–25, nous lisons : « Lorsque tu entreras dans la vigne de ton prochain [comme employé], tu pourras manger des raisins à satiété, selon ton désir… Lorsque tu entreras dans la moisson sur pied de ton prochain, tu pourras arracher des épis avec tes mains… » Nos Sages interprètent ces versets ainsi : « Les ouvriers employés à travailler des produits de la terre qui n’ont pas encore atteint leur état d’achèvement… l’employeur a l’obligation de les laisser manger des produits qu’ils travaillent. » Cela reste entièrement distinct du salaire dû à l’employé à la fin de sa période d’emploi. Cette loi s’applique également aux animaux de travail ; comme l’ordonne la Torah8 : « Tu ne muselleras pas le bœuf lorsqu’il foule le grain. »9
L’associé : une loi relative à une association fait écho à notre propre entreprise commune avec le Tout-Puissant. Elle stipule : « Si quelqu’un remet des œufs à un éleveur de volailles afin qu’il les fasse couver sous ses poules jusqu’à leur éclosion et qu’il élève les poussins, avec l’accord que le bénéfice sera partagé entre eux, il est tenu de lui payer également son travail et les frais d’entretien »10. Ainsi, lorsque D.ieu nous confie un monde à développer et à parfaire comme une entreprise dont les fruits seront partagés, la loi de la Torah prescrit qu’Il nous fournisse aussi les frais quotidiens qu’entraîne notre travail.
C’est là le fondement de l’explication donnée par Maïmonide des récompenses matérielles relevant de ce monde que la Torah promet lorsque le peuple d’Israël accomplit les commandements de la Torah11 :
Puisque nous savons que la récompense des mitsvot est […] la vie du Monde Futur […] pourquoi est-il dit dans toute la Torah : « Si vous obéissez, vous recevrez telle et telle chose ; si vous n’obéissez pas, il vous arrivera telle et telle chose » – toutes choses qui relèvent du monde présent, telles que l’abondance et la famine, la guerre et la paix, l’indépendance et l’asservissement, l’établissement dans le pays et l’exil, la réussite et l’échec, etc. ? […] L’explication de cette [apparente contradiction] est la suivante : D.ieu nous a donné cette Torah, qui est un arbre de vie, et quiconque observe tout ce qui y est écrit et la connaît d’une connaissance entière mérite par elle la vie du Monde Futur… Toutefois, D.ieu nous a également promis dans la Torah que si nous l’observons avec joie […] Il écartera de nous tout ce qui pourrait nous empêcher de l’accomplir, telles que la maladie, la guerre, la famine, etc., et Il nous accordera toutes les bénédictions qui nous donnent la force d’observer la Torah, telles qu’une nourriture abondante, la paix, beaucoup d’or et d’argent, afin que nous n’ayons pas à nous occuper toute notre vie de nos besoins matériels, mais que nous soyons libres d’étudier la Torah et la sagesse et d’observer les commandements par lesquels nous mériterons la vie du Monde Futur […]
Ainsi – conclut le Rabbi –, lorsque nous nous adressons à D.ieu dans la prière, nous pouvons le faire avec la certitude que, quel que soit le degré auquel nous nous identifions à la mission de notre vie – que nous ayons atteint l’engagement de l’associé, ou seulement le sens du devoir du salarié, ou simplement la résignation de l’esclave ou de la bête de somme –, Il accueillera assurément nos demandes et nous bénira en nous accordant la santé, la subsistance et la tranquillité.

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